TV Locale Sénégal - Épisode 3: Voyage au Sénégal sous l'oeil de Déborah Vey

TV Locale Sénégal - Épisode 3: Voyage au Sénégal sous l'oeil de Déborah Vey

| Reportage | Tourisme | Sénégal | Vu 15388 fois
[jonathan CHASTE] Vidéo N°20721
2ème jour à Gorée - suite et fin…

14h30, nous pénétrons dans la Maison des esclaves. Une jeune fille nous reçoit pour la vente des billets. Ce site est classé au patrimoine de l’Unesco.

Contrairement aux prédictions d’Omar, il y a bien du monde à cette heure, et surtout beaucoup d’élèves accompagnés de leurs professeurs, venus comme nous, découvrir ce lieu dont la valeur symbolique à bien des égards est très importante. Cette maison suscite aujourd’hui beaucoup de polémiques autour de l’histoire qui y est contée. Mythe ou réalité ? Tout dépend de quel côté on se trouve… de ce que l’on veut dire ou cacher me direz-vous…
Pour autant, cette maison existe véritablement. Son agencement et sa fonctionnalité ne ressemblent en rien à ce que j’ai déjà vu. Elle n’est pas la seule esclaverie du pays, il y en a d’autres au Sénégal, notamment à St Louis et dans d’autres pays d’Afrique. Mais celle-ci grâce à son ancien conservateur Joseph N’Diaye nommé par Senghor à l’époque, est devenue le lieu le plus visité du Sénégal.

Tous ceux qui m’ont précédée ici et m’ont relaté cette visite, parlent d’un endroit dégageant quelque chose de puissant, quelque chose de fort en émotion pour les descendants d’esclaves que nous sommes. Mais rare, pour ne pas dire d’aucuns, n’a pu m’expliquer avec les mots ce qui provoque une telle émotion...un silence alors plane laissant place à une forme de pudeur, appelant chacun à faire sa propre expérience. Je n’ai pas la prétention de pouvoir l’expliquer clairement à mon tour, mais je vais tenter de décrire ce que j’ai ressenti à chaque étape de cette visite. 

Quand Omar commence, le timbre de sa voix est déjà plus solennel. Nous sommes dans un lieu de pèlerinage qui nécessite silence et recueillement. Cela ne semble pas évident pour tous, et j’avoue que l’heure de la visite est très bruyante. Mais malgré tout, je décide de me concentrer sur sa voix.

Le début de la construction de la maison des esclaves daterait de 1776. Elle appartenait à Nicolas Pépin, fils d’une Signare. Les Signares sont à l’origine ces femmes africaines vivant avec des européens influents leurs permettant d’accéder à une activité commerciale et de s’élever dans la société. La maison est sur deux niveaux. En bas, elle regroupe plusieurs salles dans lesquelles étaient parqués, les esclaves hommes, femmes et enfants, après être passées en salle de pesage. Les guerres tribales du pays soutenus par les européens dit-on, ont favorisé la vente de ces esclaves entre noirs. Les hommes étaient sélectionnés selon leurs poids et leurs musculatures puis engraissés au Niébé pour conserver le poids idéal, les femmes selon leurs poitrines et leurs virginités et les enfants selon leurs dentitions, comme les chevaux.
Oui, les hommes, femmes et enfants étaient traités comme du bétail. Nous connaissons pour la plupart ce traitement, mais se l’imaginer dans un lieu tel que celui-ci une fois qu’on y est, éveille la colère. Vous sentez votre torse se soulever de rage.

Les familles étaient alors séparées.  Nous nous arrêtons devant des petites cellules sombres des hommes. Un filet de lumière filtre par des petits rectangles découpés dans les murs, en guise de fenêtres. Dans ces cages ils étaient en général une quinzaine voire une vingtaine d’hommes costauds, enchainés toute la journée, dos au mur selon les propos du guide, avec l’autorisation d’en sortir une fois par jour pour faire leurs besoins. Omar nous laisse imaginer l’absence totale d’hygiène qui régnait à cet endroit. Plus loin, nous arrivons aux cellules des femmes non moins confortables, puis à celles des enfants où ils étaient entassés comme des sardines, loin des pleurs et du sourire de leurs mère. L’humidité et le manque de lumière comme dans toutes les autres pièces bien sûr, y favorisait le développement de maladies, sans compter l’épidémie de peste qui faillit ravager Gorée en 1878. La fragilité des enfants en accentua le taux de mortalité infantile. Omar précisa que les malades étaient jetés à l’eau pour éviter la contamination. C’est à ce moment précis où mes larmes ont tenté de m’aveugler.

J’ai essayé de me contrôler en levant mon regard vers le plafond. Comment peut-on arracher ainsi des progénitures à leurs mamans ? 
Il y avait aussi des cellules pour les jeunes filles vierges. Certaines d’entre elles, en échange de leurs libertés offraient leurs corps à des négriers. Un peu plus loin, nous approchons de ces pièces appelées « cellule des récalcitrants ». Il y en avait une pour les hommes, et une pour les femmes. Ceux qui essayaient de se rebeller, étaient enchainés dans cette pièce, couchés au sol ou accroupis. Cette fois-ci, la lumière filtrait à travers un petit trou percé dans le mur, afin de t’enlever l’envie de te rebeller à jamais. Un traitement inhumain et totalement humiliant, dont la seule pensée me serrait la gorge. Nous arrivons enfin, vers cette ouverture donnant sur la mer, mondialement connue, dont la porte ne s’est jamais réellement refermée, appelée communément « la porte du voyage sans retour ». L’histoire dit que c’est par cette porte qu’embarquaient les esclaves pour l’outre-Atlantique. Si certains essayaient de s’évader, ils étaient rapidement rejoints par des requins qui se nourrissaient déjà des cadavres de malades jetés à la mer. En effet, le boulet que brandit Omar à bout de bras tout en nous contant la scène, et qui était systématiquement lié à la cheville de l’esclave, laissait peu d’espoir au fugitif.  Je profite de cet instant - où le guide demande gentiment aux visiteurs ayant déjà passé suffisamment de temps devant cette ouverture, de bien vouloir laisser la place - pour passer le pas à mon tour et m’oxygéner d’une grande bouffée d’air frais. Je baisse la tête vers l’eau extrêmement limpide dans laquelle les gros galets renvoient à mon imagination l’image des esclaves prenant la fuite en se jetant à la mer. « Vivre libre ou mourir ! ». Omar se tait à cet instant. Il attend patiemment et respecte mon silence. Au bout de quelques minutes je reviens à ma réalité, puis me dirige derrière lui, vers l’escalier conduisant aux appartements des propriétaires. La lumière submerge toutes les pièces à l’inverse du rez-de-chaussée. Aménagés en lieu d’exposition et d’information de l’histoire de périodes en périodes, le premier étage semble attiré beaucoup moins de visiteurs, ou plutôt ils y passent beaucoup moins de temps. Du coup, l’endroit est plus calme, moins exigu et apaise toutes les émotions qui ont surgi durant ma visite du bas de cette maison. Je prends le temps de m’informer, même si les images tourbillonnent encore dans mon esprit. 
 
De nombreux témoignages de personnalités du monde entier tapissent les murs. Chacun témoigne avec beaucoup d’émotions en espérant que nous en tirions des leçons. Moi, je m’interroge… Comment les propriétaires ou les habitants de cette maison, ont-ils réussi à vivre paisiblement à l’étage en sachant ce qui se passait en bas ? Comment pouvaient-ils être aussi insensibles à la torture, à l’humiliation, à l’inhumanité quotidienne que subissaient ces hommes, ces femmes et ces enfants ? Qu’est-ce que la conscience de l’homme quand une telle cruauté engendre autant de perte humaine ?
 
Je finis par quitter la pièce, et tente de redescendre l’escalier en forme de fer à cheval. De nombreux élèves l’occupent de part et d’autre alors que le professeur poursuit son propos.
Je me faufile doucement pour me retrouver non loin de l’enseignant qui tend son bras en direction de « la porte du voyage sans retour ». Les écoliers sont très attentifs à ce qu’il dit et moi aussi. Je ressens alors une lueur d’espoir en l’avenir en les regardant chacun à tour de rôle. Je ressens en eux une forme de fierté. Oui, ils sont des descendants de ces hommes et femmes qui ont transité ou sont morts dans ce lieu. Mais ils sont surtout le fruit et le futur de l’histoire qui n’accepteront jamais plus qu’une telle histoire se répète.
Je me retourne doucement en direction de la sortie, je tourne doucement la tête une dernière fois en direction de « la porte du voyage sans retour », puis quitte la maison des esclaves et ferme la porte derrière moi.

Nous échangeons quelques mots tout en marchant dans la rue, quand la réalité Goréenne nous rattrape. Les vendeuses du village artisanal à qui nous avions dit que nous repasserions voir leurs étals, nous mettent le grappin dessus sans autre forme de procès. Si vous vous rendez là-bas et que votre cœur est faible, ne dites jamais à ces jeunes femmes que vous repasserez les visiter…  😉
 
Déborah Vey 

Musique : Samba Peuzzi ''oulalalah''
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[jonathan CHASTE]

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